1 févr. 2009

Combien d'engins au départ ?

Fumée sur un appareil électrique…

2007 : Quelque part en France.

A 12 h 00, le CCR du CSP est engagé seul (en lieu et place du FPT qui est indisponible) pour « fumée sur appareil électroménager ».


Les informations complémentaires fournies par le CTA précisent qu’il s’agit d’une fumée blanche et que le demandeur n’était pas affolé.

En cours de trajet, le chef d’agrès demande aux binômes de s’équiper d’ARI et à l’approche de l’adresse constate que le quartier est enfumé.

A l’arrivée des secours, la surprise est totale, la situation est totalement différente de celle annoncée au départ :

  • un important panache de fumées grises et noires se dégage d’un pavillon,
  • le requérant n’est pas présent,
  • un témoin indique qu’il pense que la personne est chez elle.

Le bâtiment sinistré est un pavillon individuel Type R+1, architecture en « L ».

Au rez de chaussée, on trouve une salle de séjour et une cuisine que jouxte par un cellier.

Le cellier comprend deux niveaux, dans la première partie se trouvent deux appareils électroménagers (lave-linge + lave-vaisselle) et un stockage de divers produits d’entretien tandis que la seconde partie est aménagée en mezzanine et sert de chambre à coucher.

Lors de sa reconnaissance, le chef BAT constate que le cellier est enfumé et il aperçoit aussi des flammes. Puis il constate que le volume s’embrase de manière soudaine
(comme une allumette selon ses propos).
(Schéma : le feu est symbolisé par l’ellipse rouge).

Tandis que le BAT poursuit l’établissement de sa lance, un souffle se produit avec un embrasement instantané de la cuisine suivi d’une rupture de la fenêtre.

Une LDV 500 est établie sur division alimentée. Dans son premier message, le chef d’agrès demande une pompe, une échelle et un VSAB en renfort.

  • Le BAT débute la phase d’extinction, le BAL pénètre dans le pavillon avec pour mission la recherche de la victime,
  • Les engins de renfort demandés par le chef d’agrès se présentent rapidement :
    (1 EPA, 1 FPT, 1 VL Chef de groupe, 1 VSAB) entre + 10 et + 15 mn après la demande de
    renforts,
  • L’EPA procède à la création d’exutoires en toiture (évacuation des gaz chauds),
  • Le BAL informe le chef d’agrès qu’à l’issue de la recherche, il n’a pas découvert de victime à l’intérieur du pavillon,
  • Le requérant se présente alors au chef de groupe, en bonne santé, exprimant sa colère face au délai d’intervention trop long….

    La suite de l’intervention se déroulera sans incidents.

    RETEX
VICTIMES POTENTIELLES : De nombreuses personnes sont présentes dans la rue au moment des faits (jour et horaire de l’intervention), un témoin informe les pompiers que le requérant est à l’intérieur (ce qui s’avérera inexact…).

Fragilité du témoignage humain…

POLICE : Elle a réalisé un périmètre de sécurité et a fermé la rue.

EXPOSITION DES PERSONNELS : Les personnels chargés de l’attaque ne se sont pas placés face aux ouvrants ce qui a évité de les exposer aux risques liés à la survenue du flashover.

ECHELLE AERIENNE : Mise en station dans la rue face au pavillon, le personnel de l’échelle procédera à la création d’exutoires en toiture afin d’évacuer les fumées ayant envahi le pavillon.
Le chef d’agrès de la pompe avait anticipé en libérant l’emplacement nécessaire à la mise en station de l’échelle.

POINTS D’EAU : Pas de problèmes d’alimentation en eau, les hydrants étant nombreux et bien répartis.

MOYENS ENGAGES : Les moyens engagés à l’appel étaient insuffisants (1 seule pompe) mais conformes au plan d’engagement des moyens prévus dans le sdis concerné au vu de la nature de l’appel.
Ceci confirme bien, si besoin était, qu’il ne faut accorder qu’un crédit limité aux informations recueillies à l’appel et plutôt procéder à des choix « aggravants ».
Il est en effet plus facile et surtout plus rapide d’arrêter des engins engagés (qui redeviennent disponibles radio en retour) que d’attendre d’arriver sur les lieux pour s’apercevoir que le feu est plus important qu’estimé au départ et qu’il est nécessaire de compléter le train de départ avec des moyens supplémentaires.

Analysons l’opération mentionnée : « Fumée sur un appareil électroménager »

Avec cette information, plusieurs lectures sont possibles :

Option 1 : MINIMALISTE = ce n’est pas grand-chose = 1 pompe seule suffira.

On peut en la circonstance s’apercevoir que cela s’avérera erroné et
entrainera un retard conséquent dans la mise en œuvre d’une tactique
adaptée, à savoir :
Attaque + création d’exutoire simultanée + recherche de victime +
prévision itinéraire de secours + mise en place d’un binôme de sécurité
.

Conséquences :
  • Attaque en mode dégradé compte tenu des moyens et effectifs disponibles,
  • Retard dans la mise en œuvre d’une tactique de ventilation (création d’exutoire en toiture),
  • Retard dans l’alimentation (BAT employé en priorité dans la mission de recherche de victime), l’engagement au départ d’une deuxième pompe aurait permis au chef d’agrès de compter sur 3000 l d’eau supplémentaires le soulageant ainsi du souci de l’alimentation,
  • Pas de possibilité de mise en place d’un itinéraire de secours pour le binôme engagé dans le pavillon,
  • Pas de binôme de sécurité ni de gestion du tableau de contrôle ARI faute de personnel en nombre suffisant.

En clair, une gestion de l'opération en mode dégradé permanent.

Option 2 MAXIMALISTE : Fumée = Feu donc DN = 2 Pompes + 1 Echelle aérienne + VSAB
(éventuellement complété par un porteur d’eau en secteur mal desservi en hydrants)

Traduction tactique

En résumé, le sous dimensionnement des moyens engagés à priori (1 seule pompe) est une erreur car en cas de feu avéré, cela se traduit par une mise en œuvre de l’attaque en mode dégradé limitant l’efficacité du service rendu au public et pénalisant les pompiers faute de moyens et personnels suffisants (aucune marge de manœuvre).

De plus, la notion d’économies potentiellement réalisables est erronée car en cas de feu avéré il faut quand même demander des moyens complémentaires, souvent plus nombreux, et qui arriveront avec du retard par rapport à un engagement à l’appel.

La conséquence est une attaque en mode dégradé, moins efficace et engendrant des dégâts par le feu plus importants sans parler des limitations en termes de capacité de sauvetage, le tout en pénalisant les conditions de sécurité des intervenants.

Nombre d’élus et de décideurs des services d’incendie se rassureront en pensant que les moyens ont malgré tout été engagés et que les dégâts ne sont finalement dus qu’au feu et pas à un engagement de moyens sous dimensionnés et tardifs.

Dans la réalité, les dommages pour les biens des sinistrés sont plus conséquents, les compagnies d’assurance doivent rembourser des sommes plus importantes avec pour effet indirect des cotisations plus élevées pour tous les assurés.
De plus, les coûts générés pour le service d’incendie seront finalement plus importants car il aura fallu plus de moyens sur une durée plus longue.

Où sont donc les économies REELLEMENT réalisées ?

A contrario, un engagement adapté DES L’APPEL pour Feu de bâtment se traduisant à minima par l'engagement de 2 pompes + 1 échelle aérienne :

  • fait gagner de précieuses minutes,
  • permet des choix tactiques plus pertinents par la première pompe (moins de soucis d’alimentation notamment),
  • autorise la réalisation de plusieurs missions simultanément,
  • permet la réalisation de sauvetages plus rapidement tout en procurant des conditions de travail beaucoup plus sécuritaires pour les sapeurs pompiers.

    Au final, dans la grande majorité des cas, la mission sera menée à bien beaucoup plus rapidement limitant ainsi le coût de l’opération tout en permettant de remettre plus rapidement les engins en service.

    En résumé :
  • Il n’y a pas de petit feu,
  • Ne pas se fier aux informations des appelants, toujours avoir une vision aggravante,

Qui peut le plus peut le moins, le contraire n’est pas vrai
1 pompe seule = 3000 l d’eau et 6 SP,
à comparer avec
2 pompes = 6OOO l d’eau et 12 SP + 1 échelle = 2 SP + soutien sanitaire = 3 SP soit au total 17 SP auxquels se rajouteront 1 chef de groupe,

Un engagement minimaliste pénalise les conditions d’efficacité (qualité du service rendu au public) et de SECURITE des sapeurs-pompiers (pas de binôme de sécurité, pas de mise en place d’itinéraire de secours, pas de marge de manœuvre en cas de dysfonctionnement, etc… !

Ne serait-il pas pertinent de s’interroger régulièrement au moyen de critères d'évaluation permettant d'apprécier l’efficacité des moyens de secours et de lutte contre l’incendie, sans volonté aucune de recherche de responsabilités ni de sanction, afin d’analyser objectivement les faits et de réfléchir aux moyens visant à améliorer la qualité du service rendu au public ?

AUTRE EXEMPLE

En pleine nuit arrive un appel au 18 pour « feu sur un fil électrique à l’extérieur d’une maison » en secteur semi-rural et d’accès difficile situé à une dizaine de kilomètres du centre de secours territorialement compétent.
Conformément aux consignes et à la proposition du système informatique d’aide à la décision, un seul fourgon-pompe tonne est engagé.
Lorsqu’il se présente sur les lieux, l’équipage est confronté à une habitation à structure bois totalement embrasée.
Des renforts sont immédiatement demandés tandis que commence l’attaque sachant que le point d’eau le plus proche est situé à environ 800 mètres !
Heureusement, les occupants ont pu sortir et sont indemnes. Ceci étant, les délais d’alerte et de déplacement des engins étant incompressibles, lorsque les renforts se présentent, la maison est réduite à l’état de cendres.

RETEX

Une interprétation MAXIMALISTE de l’appel aurait du être basée sur la notion de FEU et ensuite la localisation du sinistre en secteur éloigné et semi-rural devrait être considéré comme un facteur aggravant (ce que ne prend pas en compte le système informatique).

FEU = 2 engins-pompe-tonne (minimum) + échelle aérienne
Eventuellement complété de l’analyse suivante :
Zone éloignée et semi-rurale = 1 porteur d’eau en complément (plus rapidement utilisable qu’un DA.
Nos collègues belges l’ont compris depuis longtemps et ainsi intègrent un camion-citerne dans leur train de départ pour feu hors secteur urbain. L’interprétation MINIMALISTE de l’appel a eu pour conséquences :

  • L’engagement d’un seul engin d’où une attaque sous dimensionnée et inefficace (un seul binôme à l’attaque, l’autre étant chargé de l’alimentation),
  • La destruction quasi-totale de l’habitation,
  • La nécessité d’engager encore plus d’engins à postériori,
  • une opération de plus longue durée,
  • Un engagement physique très intense des personnels sans aucune marge de manœuvre en cas de difficultés,
  • Un sentiment de frustration et d’impuissance de l’équipage du premier engin.

A contrario, un train de départ plus conséquent aurait permis :

  • Une attaque plus rapide et performante (+ d’eau et + de pompiers donc plus de points d’attaque),
  • Une alimentation gérée par la deuxième pompe qui, tout en permettant de disposer immédiatement de 3000 litres, disposait également de deux dévidoirs mobiles supplémentaires,
  • De limiter les dommages causés par l’incendie,
  • De ne pas travailler en mode dégradé,
  • D’avoir un engagement « mesuré » des personnels donc plus sécuritaire,
    Et vraisemblablement au final, l'opération aurait certainement été gérée avec les engins engagés au départ…

P.S : les photos utilisées pour illustrer ce post n'ont aucun lien avec les opérations mentionnées et ne sont là que pour illustrer les propos.

4 commentaires:

Elfab a dit…

Bonjour,

Encore une fois, un excellent article qui amène à se poser des questions.

Je suis d'accord avecla reflexion menée : plus d'engins = plus d'hommes = - de risques, de dégâts potentiels,...

MAIS, et attention, je vais essayer de ne pas prendre en compte l'aspect financier :
En choisissant les versions "maximalistes" à chaque fois, ne prend--on pas le risque de démunir complétement un secteur ? Et par là de ne pas pouvoir correctement répondre à une autre intervention qui necessiterait réellement les moyens...
C'est un dilemne quotidien pour nos collègues des CTA/CODIS !

Après que faire d'autre à part revoir nos SDACR, effectifs,... Et là, l'aspect financier apparaitra forcément !

Merci pour l'article et à bientôt !

Anonyme a dit…

Bonjour,
Je me permets de répondre car ce type de situation m'est arrivé il y a peu de temps...
En effet, le CTA reçoit un appel pour feu de compteur électrique dans un pavillon. Le requérant est le propriétaire, confirme qu'il n'y a pas de victimes, qu'il y a des flammes mais ne semble pas du tout affolé. Le CTA engage donc un FPT seul (8 hommes) et m'avise en tant que chef de groupe. Je demande l'engagement d'un 2ème FPT, ce qui étonne l'opérateur (!) et je me rend sur les lieux.
A notre arrivée, tout le quartier est enfumé (fumée blanche-grisâtre) et une épaisse fumée se dégage de la toiture. Le réquérant nous confirme qu'il n'y a plus personne dans le pavillon et que le feu se situe dans le garage. Immédiatement, le FPT fait couper les fluides (BAL), établit 2 LDMR 500 (BAT + binôme de sécu) et fait alimenter l'engin (BAL). Fort heureusement, le feu se limite à un tableau électrique, qui s'est propagé à une porte en bois. Le feu est donc rapidement maîtrisé. Par contre, le BAL est tombé sur un PI indispo et a perdu du temps pour aller cherche le PI suivant (>200m...).
Tout ça pour dire qu'heureusement que le feu était limité en combustible car on n'était pas loin de l'EGE... Et on partait pour un banal feu de compteur électrique...
Bref, je regrette moi aussi que les moyens soient parfois sous-dimensionnés et je pense qu'on prend de gros risques en agissant ainsi.
Par contre, je pense que l'argument de ne pas engager pour ne pas démunir un secteur est difficilement recevable. En effet, si l'intervention ne nécessite pas tous les moyens engagés, ils sont normalement renvoyés dispo sur leur CS. Et si une autre inter se produit en même temps, c'est au CTA de réorienter les engins en transit et de compléter en fonction des besoins...
Bon courage à tous,
Marc

Elfab a dit…

Re bonsoir !

Marc, ce n'est pas au CTA mais au CODIS de réorienter et/ou de compléter le nombre d'engins.
Evidemment, je suis pour un nombre plus important d'engins sur les grilles de départ. Dans l'intervention que tu cites, tu as déjà de la chance d'avoir un FPT armé avec 8 hommes ! Ce n'est pas ce que je vis tous les jours.
Et j'insiste, dans certains secteurs, c'est très délicat de déclencher des engins supplémentaires, car les secteurs sont très étendus, et, (j'ouvrire surement un autre débat) ces secteurs sont essentiellement volontaires d'ou disponibilité à gérer... Les collègues des CTA / CODIS doivent donc "jongler" avec un nombre de moyens limités... La question sur le nombre d'engins à faire partir a forcément des conséquences sur le nombre de SP et le nombre d'engins du Corps.

A + !

toff16 a dit…

il est du rêve de chacun d'entre nous de pouvoir offrir a la population un service de qualité sans se préoccuper du coup financier éventuel (a combien estime t-on la vie???) mais la triste réalité nous revient d'autant plus violemment que se rêve est beau.nous somme hélas tributaire de "gestionnaires" qui on pour seul est unique préoccupation que le cout financier des SDIS....
pour nous spp ,c'est une notion qui nous dépasse (le cout).
je me suis fait une raison depuis bien longtemps , et j'ai bien intégré que jusqu'à la fin de ma carrière je devrai faire avec "des bouts de ficelles"
sinon pour tous les spp il est certainement clair et limpide que comme devant un fort potentiel calorifique il faut opposer un fort potentiel hydraulique, devant un incendie il faut opposer un fort potentiel en homme et matos..(les militaires l'on compris il y a bien longtemps)